Tribune : le plaidoyer de Jacques Jonathan NYEMB pour un pacte social renouvelé au Cameroun

M. Jacques Jonathan Nyemb, avocat d’affaires.

 POUR UN PACTE SOCIAL RENOUVELE AU CAMEROUN : NOTRE AVENIR COMMUN A REINVENTER

NOTE DE PLAIDOYER

«  La pandémie Covid19 a mis à nu, dans le monde entier et y compris au Cameroun, les limites des modèles politiques, économiques et sociaux fondés sur la loi du plus fort. La nécessité de changer de cap et de réinventer courageusement notre société, en tenant compte des mutations géopolitiques, démographiques, territoriales et technologiques, ne fait plus aucun doute ; pas plus que l’urgente nécessité d’y procéder. La survie de notre nation, de notre économie et de nos populations en dépend. Seul un changement de paradigme, vers une société participative, collaborative et inclusive permettra de rompre avec ce cycle de crises et de mettre enfin la résilience des Camerounais non plus au service de la survie et de la subsistance, mais au service de notre humanité et de notre bien-être. »

Jacques Jonathan NYEMB

SYNTHESE

La présente Note de plaidoyer s’appuie sur un ensemble de travaux menés par The Okwelians dont (i) l’étude inaugurale menée en 2020 auprès de 1275 Camerounais.es et ayant mis en évidence le recul de la cohésion sociale au Cameroun ainsi que (ii) une enquête plus récente portant mini baromètre de la cohésion sociale réalisée auprès d’environ 390 Camerounaises et Camerounais du Cameroun et de la diaspora. En effet, la conjoncture nationale actuelle est marquée par un ensemble de phénomènes défavorables tels que la vie chère, la famine, les épidémies, le changement climatique, l’érosion de la biodiversité sans oublier la corruption qui font leur lit dans plusieurs régions du territoire national, alimentés par ailleurs par des crises et conflits endogènes (crise du NoSo, conflits intercommunautaires, etc.). Tous ces défis contribuent à accentuer le délitement de la cohésion sociale et rappellent l’urgence de s’atteler à sa reconstruction. Il est temps non seulement de panser les plaies du passé mais aussi de placer le dialogue inclusif au centre des dynamiques locales de reconstruction ou de participation ; voire de réinvestir notre patrimoine et nos ressources afin de se projeter dans un futur durable et respectueux de de notre environnement. Dans cette perspective, un renouvellement des termes du pacte social impliquant tous les acteurs de la société camerounaise s’avère indispensable pour créer les conditions d’une harmonie collective pérenne.

CONTEXTE

 En 2020, The Okwelians publiait son Etude portant « Perspectives sur la cohésion sociale, la transformation économique et la gouvernance publique au Cameroun ». Cette étude inaugurale avait pour objectif de rendre compte de l’appréciation qu’avaient les Camerounaises et Camerounais, de la pertinence de certains choix politiques, économiques et sociaux. Cette étude a concerné 1275 Camerounais et Camerounaises dans les régions du Littoral, Centre et Sud-Ouest ainsi qu’auprès de la diaspora. Les données quantitatives et qualitatives qui s’en dégagent offrent des clés de compréhension de l’état réel de la cohésion sociale au Cameroun. De ce point de vue, près de la moitié des personnes interrogées considèrent que la cohésion sociale a stagné ou, à défaut, a reculé durant les cinq années précédentes, c’est-à-dire de 2015 à 2020. Les jeunes de 24 à 35 ans ont une appréciation particulièrement négative de l’état de la cohésion sociale. 43,2 % d’entre eux estiment que la situation s’est dégradée et 33 % pensent qu’elle a stagné. Ces taux sont de 7,5 % et 13,8 % pour les personnes âgées de plus de 50 ans. De même, que l’on réside sur place ou à l’étranger, cette perception défavorable de l’état de la cohésion sociale est partagée par les répondants, même si ce regard négatif est plus marqué au sein de la diaspora. En effet, 45 % des répondants vivant à l’étranger jugent que la situation est en recul et 36,2 % pensent qu’elle n’a connu aucune amélioration.

En 2022 a été organisée par l’Institut Français du Cameroun (IFC) la Nuit des Idées sur le thème « (Re) construire ensemble », évènement auquel The Okwelians a pu prendre part à travers son projet « Pour un pacte social renouvelé (PSR) ». « Pour un pacte social renouvelé » est un concept expérimental formulé par The Okwelians à l’effet de susciter chez les Camerounaises et Camerounais la prise de conscience de leur imbrication mutuelle, et partant, la nécessité urgente de dénouer les nœuds persistants et d’agir pour le rétablissement de relations fécondes pour le futur. C’est dans cette perspective qu’ont été débattues, lors des ateliers organisés pour la circonstance, les thématiques suivantes: «Dialogues : renouveler le consensus social », (Yaoundé, le 25 janvier) ; « Fractures socio historiques et politiques : recoudre le « pagne » social », (Douala, le 27 janvier) ; « Biodiversite : transmettre le patrimoine vivant », (Garoua, le 29 janvier). En prélude à ces Ateliers-débats, The Okwelians, en partenariat avec la Fondation Conseil Jeune (FCJ) et l’agence DinaSurveys, a mené auprès de 393 Camerounaises et Camerounais sur le territoire national et au sein de la diaspora une enquête ainsi qu’un micro-trottoir, en vue de recueillir leurs avis sur les problématiques qui devaient y être traitées.

ENJEUX

En considérant la pandémie du Corona Virus et son retentissement international, il ressort que s’il est un point qui a réuni l’humanité ces deux dernières années, c’est bien ce sentiment partagé de vulnérabilité face au présent, et d’incertitude face à l’avenir de notre humanité et de la planète. Au Cameroun, cette vulnérabilité est davantage exacerbée par la vie chère, la famine, les épidémies, le changement climatique, la déforestation, l’érosion de la biodiversité ou encore la corruption. A cela s’ajoutent les conflits et violences qui persistent notamment dans les régions anglophones et septentrionales.

A l’Extrême-Nord du pays, les affrontements intercommunautaires entre Arabes Choa et Mousgoum – Kotoko sont récurrents depuis plusieurs décennies sans qu’un véritable consensus social pour le « vivreensemble » durable ne soit trouvé. Les choix qui ont été privilégiés jusque-là n’ont fait qu’alimenter ces divisions tribales, dont certaines datent de l’époque coloniale, et plongé les populations des régions concernées dans d’atroces souffrances. Ce contexte délétère, marqué par l’extrême vulnérabilité des populations, a d’ailleurs nourri les discours ayant permis au groupe terroriste Boko Haram de trouver un écho favorable au sein des communautés locales.

Il est aussi à craindre, si des mesures adéquates ne sont rapidement prises, que les affrontements opposant depuis 2014, les forces armées gouvernementales aux groupes sécessionnistes essaimant dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest, ne débouchent eux aussi sur l’effondrement des structures étatiques dans les régions concernées, accentuant ce qui est désormais une véritable tragédie humanitaire. Les revendications et contestations populaires de plus en plus nombreuses et en partie à l’origine de ces crises, posent la nécessité de renouveler urgemment le pacte social au Cameroun.

CONSTATS, ANALYSES ET PERSPECTIVES

Le mini-baromètre de mesure de la cohésion sociale susmentionné, réalisé par The Okwelians est assez révélateur de l’importance que les Camerounais attachent à la cohésion sociale :

 En effet, dans leur majorité, les Camerounais enquêtés assimilent l’idée de « construire ensemble » à la cohésion sociale ». C’est le cas de 65,51% d’entre eux.  A la question de savoir quel est le frein le plus important à l’émergence d’un consensus national durable, 56,08% d’enquêtés citent la corruption ; 55,09% évoquent le tribalisme contre 26,30% qui citent le climat des affaires. Ă sur la question de savoir quels sont « les préalables nécessaires à observer pour l’émergence d’un consensus national durable au Cameroun », le dialogue inclusif est cité en tête avec 70,97% de voix, alors que le pardon mutuel, le procès et l’écriture de l’histoire ainsi que la bi nationalité suivent respectivement avec 48,14%, 30,27% et 11,91% de voix. 

A la quatrième question qui était de savoir comment instaurer la confiance et restaurer le sentiment d’appartenance nationale au Cameroun dans un contexte de fragmentation sociale exacerbé, 72,95% des répondants ont cité en tête la lutte contre le tribalisme et toutes formes de discriminations ; 62,03% d’enquêtés ont cité la lutte contre le chômage, le sous-emploi et la précarité ; 50,62% ont mentionné la promotion de la solidarité sociale (santé, éducation et retraite) alors que 21,84% évoquent la célébration de nos héros nationaux.

A la dernière question de savoir quels seraient les déterminants d’une transformation durable de l’Homme qui ne fragiliserait pas son environnement et son écosystème », 56,58% ont donné comme réponse « éduquer les citoyens à la transition écologique » ; 53,60% pensent à « revaloriser les pratiques ancestrales qui établissent l’harmonie entre l’homme et son environnement » ; tandis que 48,39% proposent de « construire des infrastructures durables en milieux urbain et rural » et 42,68% à « protéger notre patrimoine naturel ».

De ces données recoupant et renforçant l’étude de The Okwelians susvisée ayant révélé le délitement de la cohésion sociale et l’urgence de s’atteler à sa reconstruction à travers un pacte social renouvelé entre tous les acteurs de la société camerounaise, se dégagent trois principaux enseignements : (i) il est temps de panser les plaies du passé pour renouer le lien social et bâtir une société commune, dans le respect de principes et valeurs partagés ; (ii) il est urgent de placer le dialogue inclusif au centre des dynamiques locales de reconstruction ou de participation ; (iii) le moment est venu de réinvestir notre patrimoine et nos ressources pour transformer nos comportements afin de se projeter dans un futur durable et respectueux de de notre environnement.

Le pacte social à renouveler s’appréhende ainsi comme un accord tacite de coopération entre les membres d’une société pour parvenir à un résultat qui profite à tous et à toutes. Il s’inscrit au-delà d’une simple transaction et reflète des normes, des obligations et des principes qui sont à la fois inscrits dans les lois du pays et ancrés dans la variété des cultures locales. Dans le prolongement de cette enquête, les échanges ayant meublé les Ateliers débats dans le cadre de la Nuit des Idées ont souligné le fait que ce renouvellement ou cette réinvention du vivre ensemble doit s’ancrer sur les valeurs endogènes, s’éclairer des leçons de notre passé, et s’appuyer sur la création de futurs solidaires et communs durables, marqués par la justice sociale, économique et environnementale. Soulignant l’importance de recourir à l’histoire pour fonder les bases de l’avenir, Dr Jean-Eudes BIEM rappelle que l’oubli hyperbolique est à l’origine des blocages obstruant les voies qui conduisent à la réconciliation avec le passé.

Il souligne qu’il est impératif d’exhumer son passé pour avoir la lisibilité de son avenir. Le recours à l’histoire rend possible le diagnostic clair des erreurs du passé, et à partir de là, il est plus aisé de trouver les solutions pour le relèvement. Analysant lui aussi le poids du passé sur le présent, Dr Hamidou ANNE s’appuie sur la pensée d’Aimé Césaire dans son Discours sur le colonialisme qui traite de « la violence de la colonisation ». Selon Césaire, le plus déshumanisant et violent dans la colonisation ne serait pas la cohorte de morts par milliers qu’elle a engendrés, mais l’extraction dans les consciences des victimes, de toute fierté et de toute dignité. C’est cette deshumanisation de millions de gens à qui l’on a dénié une histoire, une langue, une identité, des noms et patronymes qui est plus violente.

Selon Hamidou Anne, ce fait colonial dénoncé par Césaire continue de structurer les Etats Africains postcoloniaux qui, selon lui, souffrent de choc post-traumatique. Cet état de choc expliquerait les crises protéiformes traversant nombre de pays ayant subi les affres de la colonisation et innervent leurs systèmes politiques ainsi que leurs institutions, sociales, économiques et culturelles, etc. Il convient donc, pour le plus grand intérêt de l’Afrique, de sortir du joug colonial pour retrouver les chemins d’une voie originale de reconstruction.

 La reconstruction, Dr BIEM la perçoit dans le recours aux valeurs endogènes contenues, selon lui, dans la philosophie africaine de l’« Ubuntu » « I am because we are -Je suis parce que nous sommes ». L’Ubuntu, Dr. BIEM le définit par opposition au libéralisme dominant, avec son système capitaliste oppressif que subissent les sociétés africaines non individualistes et dont le modèle économique approprié serait davantage ce qu’il appelle « l’économie de l’affection » car plus susceptible de favoriser le consensus social.

Concernant le consensus social, M. Dieudonné ESSOMBA estime qu’au regard de la demande sociale excessive, l’Etat seul n’est plus à même d’en réaliser le projet. Il suggère de sortir du modèle de l’Etat puissant et bâtisseur, à son sens dépassé, et propose de faire prévaloir la justice sociale et l’équité dans la production et la répartition des richesses nationales. A son sens, l’exercice d’un dialogue franc et inclusif requiert au préalable, l’élimination des inégalités sociales.

D’autres pistes envisagées pour la réalisation de la cohésion sociale sont l’art et la transparence. M. Marc ALUNGE postule que l’art peut être un catalyseur de la mobilisation de différents segments de la société dans une perspective du «vivre-ensemble ». Par son pouvoir extraordinaire, l’art peut être utilisé comme une force de transformation, non seulement pour la création d’une cohésion sociale, mais également d’une cohésion trans-sociale qui touche différentes générations. M. Abakar AHAMAT rappellera quant à lui la nécessité d’observer l’inclusion et la transparence qui sont les prérequis d’un dialogue franc et de décisions concertées et consensuelles à la gouvernance de nos sociétés.

La biodiversité a également été évoquée comme élément susceptible de favoriser l’évènement d’une société camerounaise plus juste et paisible. Me Harissou ABDOULAYE, Président de la Fondation Urgence Identité Afrique, a relevé les grandes mutations étant intervenues dans le processus de préservation de l’environnement dans les régions septentrionales du Cameroun. Instruits de ces expériences passées, il rappelle la nécessité de renforcer le dispositif et les approches consensuelles qui permettront aux populations comme par le passé, d’être des gardiens de leur écosystème et de protéger les espèces animales et végétales menacées de disparition ; ce qui appelle à de nouvelles politiques en matière sociales, environnementales, économiques.

 Dans la même veine, M. EMOU MOUMANI Serge, Chef de Brigade Régionale de la Protection de l’Environnement à la Délégation Régionale du Nord pour le Ministère de l’Environnement, de la Protection de la Nature et du Développement Durable, rappellera que le Cameroun est richement doté des espèces végétales et des politiques de protections des espèces végétales qui sont déployées par l’Etat sur le terrain et pour la reforestation. Il formulera le souhait que ces politiques soient renforcées par l’adhésion des populations mais également par des ressources supplémentaires en vue d’un impact fort, systémique et durable.

RECOMMANDATIONS

Conscient qu’il est urgent de changer de cap, et convaincu que seule une révision des manières de penser, d’agir et de vivre de tous et toutes hâtera l’avènement de la transformation souhaitée, The Okwelians en appelle à un pacte qui vise à reconstruire nos relations les uns avec les autres et avec la planète, un Pacte social renouvelé pour les Camerounais et Camerounaises sans exclusive et propose, à cet effet, les recommandations suivantes :

– création d’une instance nationale de dialogue « Vérité & Dignité » délocalisée à travers les 10 régions du Cameroun et auprès de la diaspora;

– mise en place d’une Commission scientifique nationale pour l’écriture du Roman National Camerounais ;

– aggiornamento constitutionnel en vue de réorganiser la redistribution des richesses nationales (i.e. équité, péréquation, justice sociale) ;

– réforme transparente et équitable du système foncier camerounais ;

– lancement d’une campagne sous-régionale de sensibilisation au reboisement.

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