Mathieu Mandeng : « Dans tout chaos se trouvent également des opportunités »

Mathieu Mandeng

Le Directeur général de la Standard Chartered Bank, Île Maurice Chartered invite à  identifier et saisir les avantages économiques que peut susciter la crise du coronavirus.

Votre banque la Standard Chartered, opère dans 70 pays dans le monde. Cela vous donne sans doute la possibilité d’être témoin des différents plans de sauvetage et de relance des économies de certains pays dans le monde ?

 En effet, les USA, c’est 2,7 à 2,8 trillions de dollars, soit 13 % du PIB, la zone Euro, c’est 15 à 20 % du PIB, la Nouvelle Zélande, c’est 4 %, Hong Kong 5 %, l’Inde 0,85 %, l’Indonésie 2,4 %, Singapour 12,7 %, Taiwan 0,3 %, la Thaïlande 10 % du PIB. (ces données peuvent avoir évolué, Ndlr). C’est un périple et il y a des pays qui en sont à leur troisième plan de sauvegarde et de relance alors que d’autres, comme l’Inde, n’en sont qu’à leur tout premier, le deuxième étant vivement attendu. J’observe également que certains pays d’Afrique lèvent des fonds du FMI, de la Banque mondiale, de la Banque africaine de développement (BAD) et de certaines banques globales.

Selon vous, les options sont nombreuses ?

Tout à fait. Les options sont multiples pour les gouvernements mais les solutions ne sont pas les mêmes pour tous. Les gouvernements peuvent émettre des obligations en monnaie locale ou en dollar sur le marché local, comme dans le cas des Sri Lanka Development Bonds. Ils peuvent avoir recours au World Bank Covid-Related Support et au IMF Rapid-Disbursement Facility. Le Ghana, par exemple, a fait une demande de crédit d’USD 100 millions dans le cadre du World Bank Covid-Related Support en plus des USD 500 millions demandés dans le cadre de la RapidDisbursement Facili ty du FMI. Le Nigeria a fait une demande de 7 milliards de dollars au FMI, à la Banque mondiale et à la BAD. Ils ont déjà eu un accord pour USD 3,5 milliards du FMI la semaine dernière. Il y a également les financements bilatéraux que proposent les pays partenaires ou «amis». 

 De nombreuses entreprises sont à genoux financièrement, faute de fonds de roulement pour poursuivre leurs activités. Comment une banque comme la Standard Chartered peut-elle venir à leur rescousse ?

Nous ne sommes pas directement actif sur le segment des entreprises locales à Maurice, nous desservons plutôt les clients «corporate» et «institutionnels» dans le segment du global business. Nous comptons parmi nos clients certaines banques commerciales du pays qui, à leur tour, financent les entreprises locales. Par ailleurs, le groupe Standard Chartered a pris deux initiatives majeures au niveau global qui profitent également à Maurice. Nous avons mis à la disposition de nos clients une facilité de 1 milliard de dollars destinée à financer à prix coûtant les entreprises qui fabriquent des produits permettant de lutter contre le Covid-19 ainsi que celles qui consentent à réorienter leur activités pour participer à la lutte contre la pandémie. La banque a aussi un fonds de solidarité de 50 millions de dollars destiné aux communautés touchées par la pandémie, y compris celles de Maurice.

Les experts font une distinction entre la récession économique de 2008, liée à la crise financière d’alors, et celle d’aujourd’hui, avec le choc épidémique. Quelle est votre analyse ?

De mon point de vue, il y a un certain nombre de différences entre ces deux crises même s’il y a également quelques similitudes. D’abord les canaux de transmission ne sont pas les mêmes. Souvenez-vous : la récession économique de 2008 a été déclenchée par une crise des crédits immobiliers à haut risque et à fort taux d’intérêt appelée «subprime» aux USA. Ces facteurs ont donné pendant un temps l’illusion aux ménages, même les plus modestes, que tout le monde pouvait accéder à la propriété.

Par la suite, c’est devenu une crise financière, celle de Wall Street, pour finalement devenir une crise économique, dite de «main street». On peut également dire que la crise de 2008 a été déclenchée par une dérégulation des marchés financiers. En effet, par un tour de passe-passe, les ingénieurs financiers ont habillé les risques des banques mieux régulées et les ont transférés au marché financier moins régulé à l’époque. La crise du Covid-19, elle, a été déclenchée par une crise sanitaire qui a entrainé de sérieuses perturbations dans les chaines de valeurs, entrainant une crise économique qui, dans certains cas, pourrait devenir une crise financière. L’ampleur sur les chaines de valeurs et sur les économies mondiales est également sans précédent. Regardez un pays comme l’Inde, par exemple, où 60 % de l’économie est à l’arrêt, entrainant plus de 130 millions de pertes d’emploi, ce qui est du jamais vu depuis la crise de 1929 qui elle, était une crise de surproduction.

 Et les conséquences économiques ?

Une fine analyse de la situation révèle qu’il y a trois catégories d’industries qui seront touchées. La première concerne celles qui ont un avenir compromis : l’énergie, qui comprend le pétrole et le gaz ; les industries manufacturières ; l’aviation et les transports aériens ; le tourisme et les loisirs. Puis, celles qui ont un avenir mitigé. Il s’agit des industries de biens et les services de consommation courantes. Et finalement, celles qui résistent et s’en sortent plutôt pas trop mal, notamment l’industrie des valeurs refuges, comme l’or, le secteur des télécommunications, comprenant les «data infrastructures», l’industrie pharmaceutique et celle de la santé. L’une des particularités de la crise du Covid-19 est l’impératif pour les gouvernements de résoudre ce dilemme qu’est la protection de la santé des populations et celle de l’économie. Il est bien question de trouver l’équilibre entre le court et le long terme, car si l’économie s’effondre, le chômage de masse entrainera d’autres répercussions tout aussi négatives sur la population, y compris des problèmes sociétaux avec une amplitude incertaine jamais expérimentée auparavant. Toutefois, sur une note positive, je citerai Sun Tzu qui dit que dans tout chaos ou situation de crise, se trouvent également des opportunités. Il suffit de savoir les identifier et les saisir. Souvenez-vous qu’on dit également que quand une porte se ferme, d’autres s’ouvrent. Si nous restons trop longtemps rivés sur la porte qui se ferme, nous omettons de nous projeter et nous ne voyons donc pas celles qui s’ouvrent.

 La contraction économique varie de 10 % en France à 1 % en Chine, en passant par les États-Unis, 5,5 % ou encore l’Italie, 9,6 %. Comment expliquez-vous que l’impact économique de ce virus n’ait pas affecté une grande majorité d’États africains ?

Je pense qu’il est trop tôt pour tirer un bilan sur la conséquence de cette crise sur les économies africaines. Nous pouvons néanmoins dire qu’à cause des sérieuses perturbations des chaines de valeurs, les pays africains, fortement dépendants de matières premières vont être impactés négativement par cette crise. Prenons le cas du Nigeria et de l’Angola, deux pays exportateurs de pétrole, avec chacun plus de 2 millions de barils par jour. Ils ont établi leur budget avec les cours du Brent de la mer du Nord à 64 dollars et ce cours se trouve aujourd’hui à 35 dollars. L’autre facteur qu’il faut intégrer c’est le secteur informel dans les pays africains. Savez-vous que dans un pays comme le Cameroun, qui est la plus grande économie d’Afrique centrale, il ressort des statistiques officielles que l’économie informelle peut représenter jusqu’à 30 % de l’économie formelle ? Plus important encore, ce secteur emploie 90 % de la population active. Ce alors que seulement 4 % de la population active travaille dans le secteur formel privé, 6 % dans la fonction publique, 54 % dans le secteur informel agricole et 36 % dans le secteur informel non agricole. La situation n’est   différente dans les autres pays. Une grande partie de la population vit donc au jour, le jour sur un mode «hunt and eat».C’est pour cela qu’il n’est pas possible de confiner les gens trop longtemps au risque de se retrouver à gérer une crise sociale. Car le seul choix qui est laissé aux gens est de mourir de faim ou de mourir du Covid-19 et nous savons que quel que soit le risque sanitaire, les populations sortiront pour se procurer de la nourriture. Cela rappelle la situation de ces jeunes Africains qui risquent leur vie en traversant le désert, puis la Méditerranée, par désespoir, les États n’ayant pas toujours les moyens des mesures d’accompagnement. C’est pour cela que vous voyez un pays comme le Cameroun assouplir les conditions du confinement en espérant que cela ne s’accompagne pas d’une aggravation de la situation sanitaire.

 Les plans de sauvetages économiques se conjuguent en centaines de milliards de dollars à l’échelle planétaire. Les banques centrales rivalisent entre elles pour apporter des soutiens financiers. Est-ce suffisant ou faut-il avoir recours à d’autres outils non conventionnels pour monétiser la dette publique ?

Les plans de sauvegarde économique ne concernent pas que les banques centrales et le levier monétaire comme vous dites. La Financial Stability Board (FSB) a recensé toute une panoplie de mesures de sauvegarde des principales économies mondiales. On y trouve des mesures de politique monétaire, celles de politique budgétaire et de support au crédit prenant la forme de «reliefs» ou encore les «tax deferrals», les «wage caps», etc. Il y a aussi des mesures de «funding support – local and foreign currency» et la réduction des difficultés opérationnelles qui comprennent des mesures pour assurer la continuité des entreprises. La palette est grande. Il y a des voix qui s’élèvent pour proposer d’autres instruments encore peu conventionnels et les arguments sont multiples. À chaque gouvernement et banque centrale en concertation avec les acteurs et operateurs, de décider des mesures les plus adaptées qui soient pour l’économie d’un pays.

Propos recueillis par Economie du Cameroun et

 L’Express

Un journal de l’île Maurice, où l’interviewé Camerounais est en fonction

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