Kemi Séba : « Biya est un génie politique, pour garder le pouvoir il est très fort »

Le chroniqueur politique de télévision, chef d’entreprise et essayiste franco-béninois était sur le plateau de Canal 2 International.

Vous (avez séjourné) au Cameroun, vous avez d’ailleurs reçu un prix il y a quelques jours effectivement, le prix de leader d’opinion panafricaniste de l’année. C’est la seule raison de votre séjour au Cameroun  ou alors autre chose ?

J’ai reçu le prix, mais l’important est que j’ai demandé à ce que ce prix soit gardé parce que j’estime que c’est à la fin d’un bal que l’on paie les musiciens et que le combat est loin d’être terminé. Je suis venu au Cameroun pour soutenir l’évènement parce que je crois profondément que l’organisateur Paul Ela est quelqu’un d’extraordinaire  qui a une vision, et qui est dans une démarche de bataille culturelle et qui veut quelque part  que le panafricanisme se propage dans tous les secteurs d’activités, raison pour laquelle il a organisé cet évènement. D’habitude je refuse systématiquement, même de me déplacer pour ce genre d’évènements, de recevoir les prix.

Avez le sentiment, parlant de panafricanisme que le combat panafricaniste que vous portez depuis de nombreuses années intéresse la jeunesse africaine ?

La réponse est en réalité dans votre question. Ceux qui creusent un peu savent que jamais aujourd’hui la question du panafricanisme n’a pris autant d’ampleur depuis le temps des indépendances et c’est parce qu’il y a un travail de terrain qui est fait, un activisme précis, pas sur les plateaux de télé. Il y a plusieurs façons de s’exprimer, moi, mon combat politique, je le fais à la télé mais mon combat politique se matérialise surtout sur le terrain, la bataille culturelle se situe, à mon sens, là ! En ce sens, la mobilisation, la montée du sentiment anti colonialiste en Afrique francophone est en toute objectivité, dû en grande partie au travail politique et aux risques que nous prenons et qui parfois se concluent par la prison. Je pense que c’est la raison pour laquelle ils ont estimé nécessaire, primordial de me décerner le prix. Que ce soit à moi dans la catégorie masculine, ou à ma grande sœur Nathalie Yamb dans la catégorie féminine.

La question du FCFA  également continue de préoccuper, de faire débat notamment en Afrique centrale que vous présentez parfois comme la dernière poche de survivance du néocolonialisme en Afrique. Pourquoi selon vous on a du mal à évoluer ou à avancer sur la question ?  

Sur le FCFA, le débat a pris racine en Afrique de l’Ouest, suite à une mobilisation, suite à nos sacrifices et nos prises de risques, disons-le. Mais ne nous mentons pas, en Afrique centrale il n’y a même pas de débat. Est-ce qu’on a assisté à des réunions  seulement qui disent, on va changer la monnaie pour avoir un taux de change flexible au panier à devises ? Non ! Ils ont toujours un taux de change fixe arrimé à l’euro, le compte d’opération, jusqu’à preuve du contraire, fonctionne toujours au sein de la CEMAC (à vérifier). Au-delà de ça, le néocolonialisme structurel français a une incidence, une puissance, une marge de manœuvre en Afrique centrale qui dépasse l’entendement et c’est corrélé avec l’établissement d’autocrates qui sont là depuis 30 ans, 40 ans etc. ça fait partie d’un système. Et pour déconstruire ce système, on ne peut pas le construire d’une partie sans déconstruire l’autre. Donc le FCFA, cette question est secouée profondément, on a réussi à le pousser à un niveau institutionnel en Afrique de l’Ouest.

M. Kémi Séba, à Douala.

Pourquoi en Afrique centrale, des observateurs présentent cette région comme l’un des espaces les plus liberticides où les droits de l’homme sont bafoués, violés ; les libertés réprimées, les transitions démocratiques pratiquement inexistantes, pourquoi selon vous cette réputation colle tant à la peau de cette région ?

La réputation s’appuie sur des faits avérés. Je prends des exemples. Je crois que c’était au Congo Brazzaville où il y avait un opposant qui a eu l’outrecuidance de se présenter contre Sassou Nguesso et qui finalement est mort de covid, alors qu’a priori, le covid avait l’apparence d’un militaire noir qui s’est occupé de lui. C’est malheureux à dire, mais c’est une réalité. Ça n’engage que moi encore une fois. On vit dans les pays où la répression est maladive. Ici encore récemment – c’est très important ce que je vais dire – je ne suis pas quelqu’un qui va se lever pour un candidat,  je ne suis pas un kamtoïste ou je ne sais trop quoi que ce soit, je pense que sur le terrain il y a des choses que je ne  vois pas de manière très claire, j’ai besoin d’en savoir beaucoup plus sur ce terrain-là. Je sais que quand il était beaucoup plus jeune il avait des positions beaucoup claires, ces dernières années je trouve qu’elles sont beaucoup moins. Mais ! Dire cela je ne peux pas comprendre la répression que sa contestation politique a aujourd’hui. Ses militants sont arrêtés, ils sont réprimés. Il y a des militants de son parti le MRC qui ont été condamnés. Pourquoi ? Pour une manifestation ? A un moment donné, je pense qu’il faut qu’on change aussi la manière de faire. Ça n’honore pas nos dirigeants de se comporter comme ça. J’ai dit sur d’autres chaines, je n’ai peur de rien, je le dis encore aujourd’hui, je sais que Paul Biya, il y  a des camerounais qui l’aiment. Il faut qu’on soit clair. Mais moi je suis né en 81. Quand je suis né le président Biya était encore là. Ça c’est la c’est la Champions League de la longévité au pouvoir. longévité au pouvoir ! Si vous mettez long au pouvoir et que vous bâtissez votre pays, tant mieux. Mais si vous êtes aussi long au pouvoir et que vous ne faites rien, à un moment ça ne va pas. Et mon rôle –je suis aussi consulté par divers Etats- c’est de dire ce que bon nombre de gens pensent, même si je dois prendre les coups. Il faut quelqu’un qui ait le courage de le dire. Ça ne va pas ! Nos Etats sont bâtis sur la corruption, la mal gouvernance. Alors Biya est un génie politique, pour garder le pouvoir il est très, très fort, dire qu’il serait aux mains de la France, ce serait malhonnête, parce que je trouve que la France trouve en lui un allié. Mais un allié encombrant. Dans le même temps, il sait jouer de diverses alliances non pas pour développer son pays, mais pour se maintenir au pouvoir. Et ça, ça ne va pas !

Source : Canal 2 International (Invité de la semaine, 17 décembre 2021)

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