Job Théophile Kwapnang : «Les meilleures mairies qui respectent les textes du gouvernement dans ce pays sont les mairies de l’opposition »

Le maire sortant de la Commune d’arrondissement de Douala 3ème, en lice pour un deuxième mandat, revient sur les 6 années passées à la tête de l’une des plus importantes municipalités du Cameroun.

Vous êtes en fin de mandat, que doit-on retenir de ces 6 années passées à la tête de l’une des plus importantes communes du Cameroun ?

De ces six dernières années, je retiens que nous avons eu un mandat mi-figue, mi-raisin parce qu’en réalité, nous sommes arrivés dans une mairie qui était complètement abandonnée, il nous a fallu environ 2ans et demi pour mettre les choses au point. Il fallait redynamiser une administration qui n’y existait pas du tout, parce qu’il n’y avait même pas une archive, il n’y avait rien qui existait. Les employés étaient seulement à la recherche de l’argent et ne voulaient pas s’occuper du travail. Il fallait donc, leur donner le goût du travail et leur faire comprendre que c’est avec le travail qu’on pouvait réussir.

On a passé deux ans comme ça à souffrir, mais depuis pratiquement 3ans et demi, la mairie a repris son envol. Aujourd’hui, le personnel et nous même les encadreurs, sommes fiers d’avoir un outil de travail qui nous permet d’être au service de la population.

La mission de la mairie étant prioritairement sociale, que peut- on retenir dans ce couloir et mettre à votre actif ?

En réalité, notre priorité était le social. Nous avons mis en place un système de développement participatif. Celui-ci a permis aux populations elles-mêmes d’être obligées de donner leurs points de vue sur notre manière de concevoir le budget. En plus, comme ce partenariat était déjà fait entre les populations et nous, nous n’avions pas de la peine à implémenter nos actions sur le terrain.

Du point de vue de l’aide substantielle, nous avons fait le tour des structures. Nous avons trouvé un problème particulier dans les centres médicaux d’arrondissement qui n’avaient pas de lits, qui n’avaient aucun plateau technique. Nous nous sommes attelés à les aider, à faire en sorte qu’au moins au niveau de l’accueil ou de la prise en charge des malades dans les hôpitaux, dans les CMA (Centre Médicaux d’Arrondissement Ndlr) que ce soit amélioré, ce qui a été fait. Après ça, nous nous sommes appesantit sur les problèmes de la mobilité, c’est-à-dire des aveugles, des handicapé moteurs etc.  On leur a fourni des tricycles, des cannes, des béquilles, etc. On a beaucoup fait dans le social, sans oublier les écoles.

On a eu des écoles qui n’avaient plus de toitures. Et à date, je crois que nous avons distribué plus de 3.400 tables-bancs dans les écoles et lycées confondus de notre commune. Le social était notre objectif et nous nous sommes suffisamment donnés là-dessus. Et nous sommes heureux de constater que les populations ont bien pris cette œuvre.

Vous êtes à la tête d’une commune dans laquelle est installée la 2ème grande zone industrielle du Cameroun. Sa présence a-t-elle été bénéfique pour vos concitoyens ? Quels étaient vos rapports ?

Pas du tout, dès que nous sommes arrivés, nous avons cru qu’on devrait utiliser ces sociétés installées dans la zone industrielle pour booster les conditions de vie de ces populations. Malheureusement, ce qui m’est revenu c’est que ces chefs d’entreprise nous voyaient comme des mendiants, et disaient qu’ils sont dans une zone industrielle, qu’ils n’ont rien à nous dire, ni donner. Toutes ces entreprises et industries dépendent de la Division des Grandes Entreprises à Yaoundé. Même les petits impôts locaux, on n’a pas le droit d’aller encaisser dans la zone industrielle. En réalité dans la zone industrielle ici chez nous, leur présence égale à leur absence, ils ne nous servent à rien.

Vous posez là, le problème de la fiscalité locale qui est un serpent de mer. Quelles ont été vos difficultés dans ce cadre pendant ces 6 années ?

Beaucoup de difficultés dans la fiscalité locale, déjà en commençant par ces industries qui ne peuvent même pas nous permettre d’encaisser ne serait-ce que l’Occupation Temporaire de la Voie Publique, parce qu’elles disent qu’elles sont dans une zone privée, et qu’elles ne peuvent rien payer. Même les entreprises, pour ne pas dire les particuliers qui sont installés là-bas. On a de la peine à entrer pour encaisser parce que c’est une zone privée.

Pour ce qui est de la fiscalité locale, nous avons de la peine à entrer en possession parce que les grandes poches qui pouvaient nous être favorables, comme par exemple la Taxe sur la Propriété Foncière, qui pouvait nous donner beaucoup d’argent, sont confinées aux Centre Divisionnaire des Impôts qui recollectent tout. Ils renvoient tout au niveau des grandes entreprises, du trésor et ça nous revient sous forme de péréquation.

En réalité, nous ne profitons vraiment de rien. La fiscalité locale est trop embêtante parce que le peu qui nous reste, comme les taxes d’hygiène c’est les 25.000FCFA, ce n’est rien. Nous récoltons donc environ 40 à 45millions FCFA par mois dans la fiscalité locale, mais nous avons 62 millions de charge salariale par mois, ce qui fait que nous sommes tout le temps coincés parce que ne pouvant pas couvrir nos charges. On est donc obligé d’attendre les recettes qui viennent de l’Etat. Malheureusement, ces recettes viennent avec 6, voire 8mois de retard.

Vous savez très bien que gérer c’est prévoir, et malgré toutes les prévisions que nous prenons, on est toujours obligé de se heurter à la mauvaise foi de l’Etat. Comment pouvez-vous expliquer que nous soyons en décembre et qu’on soit à réclamer la dotation générale de fonctionnement à la Communauté Urbaine du troisième trimestre, pour ne pas dire les CAC (Centimes Additionnels Communaux Ndlr), alors qu’au début, le ministre de Finances nous avait fait une promesse, il devait avoir un compte séquestre, et on ne devait plus avoir de retard. Mais, nous sommes déjà le 23 décembre, et on n’a pas de CAC du troisième trimestre. Comment voulez-vous qu’on paye ? Vous avez 42millions F CFA, c’est pour ça qu’à un certain moment, on paie notre personnel à deux temps. Quand on a 40millions F CFA, on se dit qu’on paie la banque mère, sachant qu’ici, c’est la Bicec. Si on a 40 millions F CFA, on paie d’abord les employés de la Bicec, et ceux qui sont dans d’autres banques attendent. On fait encore quelques petits recouvrements, ils touchent parfois deux semaines après, alors que la paie devait être unique et uniforme, en temps réel pour tout le monde. Mais tant que toutes les prévisions ne sont pas bonnes, on est obligé d’aller à mi-parcours, parce que dès qu’on a ici on paie ici, et vice versa, parce que l’Etat nous fausse tout le programme.

Si nous étions sûrs que tous les trimestres les CAC respecteraient les délais, nous mettrons les plans d’action en place de manière à ce que le personnel que nous disposons soit traité de la plus belle manière. De telle sorte que quand tu le punis parce qu’ils n’ont pas fait son travail, ils savent très bien que pour qu’ils aient la paie, il faut qu’ils aient travaillé. Maintenant quand tu ne peux même pas les payer, tu ne peux pas les gronder. Et quand tu ne peux pas les payer, quand il ya des retards, tu ouvres la porte directement à ce qu’on appelle ici à Douala 3e, le carton rouge. Dès qu’ils n’ont pas de salaires, ils se transforment en Brigade Rouge. Ils vont au quartier, tout ce qu’ils récoltent va dans leurs poches, ça devient très compliqué de contrôler la situation.

On est en plein dans la décentralisation. Pensez-vous avoir pleinement joui de ses principes avec vos concitoyens pendant ces 6 années ?

Quand on parle décentralisation, je vois plutôt centralisation. Je reproche à la centralisation le fait qu’elle prenne tout notre argent. Ils prennent tout ce qui devait être à nous, et au lieu de nous remettre à temps, ils nous le remettent avec des retards considérables, et ça plombe notre fonctionnement dans les mairies.

Si la décentralisation était effective, même avec les nouveaux textes qui sont entrés en vigueur, si au moins cet argent était reversé dans les comptes de la mairie à temps, on n’aurait pas autant de problèmes. Mon problème c’est que si on veut parler de décentralisation, on décentralise tout, surtout le financement, parce que si à tous les coups il faut aller faire des courbettes pour faire avancer des dossiers pour aller envoyer au trésor, le trésor va commencer à payer à la tête, alors que tout le monde est en train de faire le même travail.

Il ne faudrait pas oublier que j’ai souffert aussi au départ, avec cette affaire parce que je suis Maire de l’opposition. Il fallait toujours me visser un peu plus que les autres. Mais à la fin, quand on a compris que j’étais le meilleur parce que c’est moi qui fonctionnais comme la réglementation le demande, ils étaient obligés de lever le pied sur le verrou. Il faut éviter de penser qu’il y a opposition, tous les devis soient traités au même pied d’égalité, et on mettra même tout le monde en compétition. Une chose est sûre, je peux vous l’avouer, les meilleures mairies, les mieux entretenues, qui respectent les textes du gouvernement dans ce pays sont les mairies de l’opposition. 

Pouvez-vous nous faire le point sur la coopération décentralisée ?

Malheureusement non, on n’a pas réussi avec la coopération décentralisée parce que tout ce que j’ai pu signer, même à l’extérieur, dès que tu arrives ici, on te demande de passer par le Minepat (Ministère de l’Economie, du Plan et de l’Aménagement du Territoire Ndlr). Là-bas on te prend un temps fou pour dire après qu’il faut passer par le Feicom (Fons d’Equipement Intercommunal Ndlr), ce que tu fais, et à la fin, lettre morte. Donc, tout ce qu’on a eu à faire comme coopération décentralisée s’est trouvé bloqué dans les tiroirs du Minepat et du Feicom.

Jusqu’aujourd’hui, rien n’a fonctionné, rien du tout, tout simplement à cause de la mauvaise foi. Moi je crois qu’à la longue, quand ils voient que c’est une action qui est bien montée par une mairie de l’opposition, on voit toujours qu’on va les ravir la vedette, et pour cela, il faut les bloquer. Mais il faut qu’on comprenne que, qu’on soit de l’opposition ou du parti au pouvoir, on travaille pour le même Etat, on travaille pour la même population parce qu’un pont que je construis, ou une lumière que je mets sur la route, ce n’est pas seulement les militants du Sdf qui passent, c’est toutes les populations camerounaises qui y bénéficient. Que les gens qui sont dans les ministères arrêtent de croire qu’ils sont en train de faire du mal à un parti d’opposition, mais qu’ils font du mal toute la population camerounaise.

Quels ont été vos rapports avec vos concitoyens pendant ces 6 années ?

Moi je crois que j’ai gardé de très bons rapports avec mes concitoyens, et j’ai eu la chance d’avoir quelques journalistes qui ont relayé mes pensées et ils ont amené la population à comprendre que je pouvais faire mieux, mais malheureusement, j’ai trop de blocus. Aujourd’hui heureusement, la population a pris bonne note, et comme elle le dit, « Monsieur le maire, nous ne sommes plus dupes. On saura le moment donné choisir le vrai grain de l’ivraie ». Donc je suis confiant, je suis sûr que quand je vais obtenir ce deuxième mandat, je vais prendre une vitesse fulgurante par rapport à tous mes collègues maires, parce que j’ai beaucoup semé, et maintenant là, on va seulement récolter et on ira très vite.

La communauté urbaine vous a-t-elle facilité la tâche ?

Je peux dire que la Communauté urbaine ne nous a pas beaucoup aidé, parce qu’on a eu que des promesses, et aucune réalisation. Il y a eu des choses qui ont été vraiment très négatives au niveau de nos rapports, parce qu’imaginez-vous, il y a des textes de lois, je prends exemple sur la taxe foncière, sur les permis de bâtir et de construire etc.  Il ya une loi qui dit que ce sont les mairies qui devraient collecter, qui devraient être dans les quartiers, puisque c’est le maire qui connait son territoire, mais le Délégué du gouvernement, il reste au bureau là-bas et envoie des personnes qui ne connaissent pas le quartier et qui passent leur temps à se remplir les poches.

 En réalité, si vous prenez seulement ces taxes-là, les mairies devaient se faire beaucoup d’argents, connaissant leurs territoires, connaissant qui est en train de construire, qui est en train de détruire, devrait même renseigner ces Communautés Urbaines pour leur permettre de mieux préparer les pénalités et nous devrions avoir une quote-part là-dessus. Le Délégué saute par-dessus ces textes, il va sur le territoire, il fait ce qu’il veut et les mairies n’ont rien, alors que c’est un gros poste qui pouvait nous rapporter minimalement1milliardF CFA. C’est autant de choses qui nous privent, sans compter qu’ils veulent même prendre l’OTVP, et à la fin, je me demande si on va mettre les maires en congés technique.

Heureusement que cette décentralisation avec la dernière loi, beaucoup de choses vont changer et les maires auront vraiment la main libre pour pouvoir agir sur leurs terrains.

Des perspectives… ?

Beaucoup de lueur d’espoir que je vois avec les nouveaux textes qui sont en train d’arriver. Je crois que nous allons beaucoup nous mouvoir sur le terrain, on aura beaucoup plus de facilité. L’assiette fiscale va bien s’élargir, et je crois que les maires ne vont pas rester là à toujours attendre, l’argent va partir du Trésor pour les caisses de la mairie, sans plus passer par les ministères, le Feicom etc.

Je crois qu’avec une mairie organisée, un maire qui connait la gestion, on aura vraiment des facilités. Je crois que la mairie va vivre avec beaucoup d’espoir. Nous connaissons bien qu’au Cameroun, quand un texte sort, c’est juste pour plaire, c’est pour cela que j’émets le vœu que les textes votés, le président n’a que 15 jours pour le promulguer. J’espère qu’avant l’élection, les textes seront promulgués pour permettre aux maires qui vont arriver d’avoir la facilité pour se mouvoir.

Comme vous le dites, la décentralisation a été votée depuis 2004, et 15 ans après, il est implémenté. Même si c’est avec cette mauvaise foi, qu’on permette au moins que ça soit implémenté sur le terrain. Notre souhait est que les textes soient bien respectés et que tout le monde se mette au travail.

Propos recueillis par Paul-Joël Kamtchang

Source : Magazine Echos de Douala 3e

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