Arrêt des subventions des produits pétroliers : « la proposition du FMI est très mauvaise »

Dr en économie, Jean Marie Biada soutient que les subventions permettent de stabiliser le pouvoir  d’achat à défaut de l’augmenter.

Les subventions que le Cameroun fait pour soutenir le prix des produits pétroliers à la pompe freinent la croissance de l’économie camerounaise ?

Faux et archi faux. Je ne pas partager cet avis de la Banque mondiale qui fait des récriminations contre les subventions que les pouvoirs publics accordent aux produits pétroliers à la pompe. Je vous prends un cas. La politique agricole commune en  France et en Angleterre, c’est la subvention éternelle de l’agriculture depuis au moins 50 ans. Le FMI n’a jamais dénoncé cela. L’Union européenne est arrivée, elle n’a rien dit. Je rappelle qu’avant l’UE, c’était d’abord la Communauté de l’acier et du charbon, qui n’a rien dit là-dessus. La communauté économique européenne (1967) qui n’a rien dit et depuis les accords de Maastricht de 1992 avec l’Union européenne qui a voulu également revenir dessus, l’Angleterre et la France ont carrément refusé. Donc, ils continuent de subventionner leur agriculture sans que cela ne ralentisse leur économie. C’est prétentieux de croire que nous sommes encore dans les années   1986 où il y avait une ou deux économistes qui venaient parler devant les gens qui ne savaient rien parce que le principe de la transversalité de l’administration fait que, un gars qui fait des affaires sociales peut se retrouver entrain de parler économie. Et comme il est en fonction, lors des négociations, c’est lui qui parle.

Sans conviction peut-être ?

Exact, parce qu’il parle de quelque chose qu’il ne sait pas. Il n’a donc pas de repère pour prendre des exemples et leur demander, pourquoi ce qui est vrai chez vous ne devrait pas l’être chez nous ? Les subventions permettent de stabiliser le pouvoir  d’achat à défaut de l’augmenter.  Quand l’Union européenne vient négocier au Cameroun  et cela est un fait. Je cite à date jeudi 4 août 2016, l’entrée en vigueur de l’Accord de partenariat économique, qui veut que, un produit qui arrive au Cameroun en franchissement du cordon douanier lorsqu’il est établi que la production tarifaire de ce produit lui donne l’origine l’Union européenne, ce produit-là entre ici en franchise du droit de douane.  Et inversement ils font que les produits du Cameroun ne paient la douane pour entrer chez eux. C’est une subvention qu’ils accordent à leurs populations en augmentant leur pouvoir d’achat. C’est comme ça qu’une économie ; un pays normal fait pour pouvoir redistribuer du bonheur à ses populations.

Et donc par rapport aux subventions du carburant au Cameroun ?

Je suis totalement contre la position du FMI qui fustige ce que le Cameroun fait. J’accompagne au quotidien, beaucoup plus au niveau industriel, j’ai déjà traversé le cap des entreprises  de service, mais des industries, j’y suis ces 20 dernières années. Je connais leur situation, leurs difficultés. Il y en a qui importent le blé. Et leur budget pour évacuer ce blé du port pour leurs entrepôts cherche dans les 500 millions l’année. Si donc on augment un tout petit peu, si on fait les calculs, la tonne de blé qui part du port de Douala pour ces entrepôts à 3000 francs, va passer à 4000. Si c’est le cas le budget augmente à 100 millions. Le patron d’entreprise les trouve où ? Il va les répercuter sur le prix des produits finis qu’il propose sur le marché camerounais essentiellement  et parfois aussi  sur le marché de l’Afrique centrale. Car il y a des entreprise que j’accompagne dans mon porte feuille  qui vendent essentiellement dans la CEMAC. Donc si tout augmente au Cameroun, par voie de conséquence, cela va se ressentir à travers cette communauté économique. N’oublions que le Cameroun à lui tout seul, c’est la moitié de la CEMAC en terme de produit intérieur brut, en terme de redistribution, en terme de parc immobilier pour assurer la logistique du port de Douala  par exemple vers l’hinterland. Ça peut être le Tchad, le Soudan du Sud, la RCA. Je ne peux du tout partager cette formule qui va dans le sens  de dénoncer les subventions qui accordées aux produits pétroliers.

Le gouvernement aurait pu faire pareil. C’est-à-dire laisser que le prix du carburant  soit à 1 125 francs. On a vu cela en France dès que la guerre a débuté en Ukraine et qu’on est passé à 2 euros, le gouvernement français à donner de l’argent directement à la pompe, et préciser que ceux qui achètent à la pompe ont droit à 80 centimes. Est-ce que le FMI a interdit cela ? Non et non. Nous ne pouvons pas suivre ça. Les entreprises publiques, il faut le reconnaitre aussi, remplissent d’abord une mission de service public. Elles n’ont pas de prix.  Quand vous prenez votre petit frère, il est gardien de prison, il 45 000 francs, est-ce que c’est le prix ça ? Le service public n’a pas de prix, le gouvernement remplit sa mission régalienne. On a constaté que par le grand Nord, le système n’est pas tombé, par le front Est, le système n’est pas tombé, le Nord Ouest et le Sud Ouest, le système est debout. Les attentats aux marchés (cas de Mokolo à Yaoundé), le système n’est pas tombé.

Et donc selon vous ?

On veut maintenant trouver l’élément déclencheur qui a déjà fait ses preuves. Nous sommes le 23 février 2008, on avait augmenté sur les hydrocarbures  uniquement 6 FCFA.  Et le pays a pris feu. Le chef de l’Etat a enlevé ces 6 francs, et moi je continue de consommer le litre de carburant super à 630 francs, et le gasoil à 570 francs. Or le FMI se rend à l’évidence que cette stabilité n’est pas  de nature à permettre à certains  marchands  de la mort de faire leur business. Non, les subventions ne sont pas une inventions camerounaise, elles existent.  La France fait des subventions, les USA les font. Lorsqu’il est question du bonheur de sa population, l’Etat est prêt même à violer la loi internationale. L’ONU avait été contre la guerre en Irak, mais les américains ont estimé que cette guerre n’était pas nécessaire, ce qui n’a pas découragé Georges Bush. Tempête du désert 1, Tempête du désert 2, on pille les ressources naturelles de pays pour aller nourrir leurs pays déjà développés.

Le FMI n’a donc de leçons à donner au Cameroun…

Cette formule n’a pas fait ses effets. Les résultats qui étaient attendus sont minables. Le levier sur lequel le FMI peut agir, comme il a beaucoup d’argent, qu’il nous donne 250 millions au gouvernement camerounais on achète un hydrocracker on remet la SONARA en place. Voilà ce que le FMI doit faire.

Peut-être peut-il également agir sur le levier du FCFA confisqué par la France ?

Rires francs. Vous voyez que je commence à rire. C’est parce que le FMI est dans un système esclavagiste, colonial masqué. Lorsque nous allons avoir l’occasion de battre monnaie, cela ne sera plus l’affaire du FMI, qui sera de plus en plus en mauvaise posture. Je vous prends un exemple. La RCA qui vient de lancer son Sango Coin. Ce Sango est-il soumis à l’aval du FMI ? Pas du tout. Un peu comme le Malawi. Le marché mondial du diamant se trouve au Malawi, j’en parle parce que j’ai contribué à cela. Je n’ai pas compris qu’un pays met sur le marché 45 % du diamant mondial, et le marché se trouve à Londres. Nous avons donc à faire, pour revenir au Cameroun, aux gens qui nous ont donné un système qui ne produit aucun résultat. Aucun. Ceux qui disent qu’il y a des pays qui battent leur monnaie et ne se développent pas. Je leur dis que si ces pays étaient dans la même posture que nous, le continent serait un champ de guerre civile.  Je vous prends un pays comme le Soudan du Sud. Ils ont accédé à la souveraineté internationale en 2011 avec leur propre monnaie. Le drapeau, l’hymne national, la monnaie, voilà des signaux de la souveraineté. Et donc, le Oum, le Rhumsiki, ou bien la Sanaga, ou le Pako en termes d’unité monétaire ne serait pas une mauvaise chose pour nous. Le FMI ne peut pas venir dénoncer ce que leur pays est entrain de faire depuis de nombreuses années. Pour conclure, ma position, tant que certains pays du monde malheureusement pas comme les nôtres qui se saignent à nourrir leurs populations avec du macabo, du manioc, l’igname, tant que ces autres pays vont nourrir leurs populations avec le sang humain, en vendant les armes bien entendu, les missiles, les bâtiments de guerre, les roquettes, les armes légères de petits calibres (ALPC), le mondes ne sera pas en paix.

Pour le cas du Cameroun, le FMI constate que le système résiste véritablement, ils veulent chercher l’endroit le plus sensible pour donner le coup de grâce.  Car en cas d’émeutes comme en 2008 où il y a eu 40 victimes de manière officielle, s’il y a encore 40 victimes, combien seront du FMI ? Ils prendront leurs avions pour rentrer chez eux pour revenir après avec mouchoir et des larmes de crocodile. Heureusement nous sommes-là, et vous nous tendez le micro pour sonner l’alerte. Nous ne sommes plus amnésiques.  Attention, la proposition du FMI est une très mauvaise proposition, qui n’aura aucun effet  par rapport à ce qui est attendu.

Qu’est-ce qui est attendu ?

J’ai déjà lu tout le livre blanc sur le marché du manioc camerounais. Le manioc, ça fait 27 dérivées. 27 ! Donc que le FMI mette 50 voire 100 milliards là-dessus, on cultive et on va se donner rendez-vous dans 3 ans ou 5 ans, vous verrez que nous serons en mesure d’exporter 200 mille tonnes de blé puisque localement nous aurons déjà 400 mille tonnes de farine que obtenues à partir  du manioc. Le FMI doit regarder ça, voilà ce qui va nous aider  et aider également le FMI. Il est là pour promouvoir la paix sociale, le développement dans la paix, et non le développement sur les décombres des populations malheureuses qui n’auront rien demandé.  

Propos recueillis par Aloys Onana

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