Tribune : la « tragédie du cure-dent »

M. Cyrille OUNDI NDOZENG

Comment les petits « ruisseaux » africains font de grands « fleuves » asiatiques.

C’est une histoire digne des tragi-comédies les plus réussies de Molières ou de Corneilles. Transposée dans l’univers de l’économie et des échanges commerciaux, la tragédie objet de la présente tribune a pour théâtre l’Afrique, notamment le Cameroun. Elle dure depuis des décennies, dans l’in différence totale des milieux d’affaires, favorisée par une inconscience généralisée du secteur privé productif, à la limite de la banalisation. D’une violence singulière, cette tragédie, qui n’a rien d’une comédie, met en scène les acteurs de l’économie libérale de part et d’autre des continents africain et asiatique. Nous l’avons baptisé la « TRAGEDIE DU CURE-DENT ».La TRAGEDIE DU CURE-DENT, dont nous vous livrons ici le script, se déroule en trois temps, ou mieux, sur trois tableaux, à savoir le tableau COMMERCIAL, le tableau INDUSTRIEL et le tableau SANITAIRE.

I. UNE TRAGEDIE COMMERCIALE : LE DESEQUILIBRE DE LA BALANCE COMMERCIALE ET DE LA BALANCE DES PAIEMENTS

La balance commerciale correspond à la différence entre la valeur des exportations et des importations de biens et/ou de services dans un pays donné. Elle permet de répertorier les exportations et les importations de biens et de services. Elle offre ainsi une comparaison entre les exportations, c’est-à-dire la valeur des biens et services produits dans un pays puis vendus à l’étranger, et des importations, c’est-à-dire la valeur des biens et services produits à l’étranger et achetés par ce pays. La balance des paiements quant à elle est un document de la comptabilité nationale qui retrace l’ensemble des échanges de biens, services et de capitaux pendant une période donnée entre les agents économiques résidents d’un pays et le reste du monde.

Ce rappel notionnel fait, il nous semble judicieux de préciser que dans une économie libéralisée et caractérisée par une concurrence commerciale de plus en plus violente, les pays africains ont grand intérêt à soigner leurs indicateurs macro-économiques. Et en matière d’échanges commerciaux plus spécifiquement, ils ont intérêt à limiter leurs importations, tout en améliorant le volume de leurs exportations. Tout l’enjeu réside dans le fait d’importer le moins possible, et d’exporter le plus possible. Il faut donc autant que faire se peut limiter le recours aux importations, afin d’avoir des soldes de la balance commerciale les moins déficitaires possibles, c’est-à-dire faire en sorte que le volume des importations ne dépasse pas trop celui des exportations, à défaut d’aboutir à un solde excédentaire, qui est la situation dans laquelle les exportations sont supérieures aux importations, ce qui est l’idéal.

Or le fait que les cure-dents consommés sur le marché camerounais continuent d’être massivement importés, contribue à aggraver le solde déficitaire de notre balance commerciale. En guise d’illustration, on notera que selon les chiffres de l’Institut National de la Statistique (INS), et ce malgré une réduction continue du déficit commercial, la balance du Cameroun est restée déficitaire de 1 089,5 milliards FCFA en 2017. En effet, en 2017 les recettes d’exportation du Cameroun se chiffrent à 1881,9 milliards FCFA, tandis que les dépenses d’importation quant à elles se chiffrent à 2 971,4 milliards de FCFA, d’où le déficit relevé. Il est donc plus que temps qu’un rééquilibrage s’opère, au moyen notamment d’une production locale qui permettrait de limiter les importations pour le cas spécifique des cure-dents.

II. UNE TRAGEDIE INDUSTRIELLE : LE PARADOXE DE PAYS A LA FOIS EXPORTATEURS DE BOIS ET IMPORTATEURS MASSIFS DE PRODUITS DERIVES DU BOIS

On croirait rêver ou regarder un film de science-fiction, mais on est bien dans le monde réel. C’est que tant d’années après les indépendances, malgré une couverture végétale que nous envie la planète entière et surtout l’avènement de la mondialisation, les pays d’Afrique Centrale, notamment le Cameroun, continuent d’avoir aussi massivement recours à l’importation de biens (les cure-dents) dont la seule matière première est la marque la plus visible de leur richesse (le bois). Oui, malgré l’ouverture au monde qui permet de copier et de transposer, malgré les exigences de la concurrence mondiale qui impose de s’appuyer sur des avantages comparatifs, des pays gâtés par la nature avec un patrimoine forestier hors-norme, continuent d’enrichir des artisans chinois et d’appauvrir leurs réserves de change, pour acheter ailleurs, des petites baguettes faites à partir de billes de bois qui arpentent les pistes de nos campagnes vers l’exportation.

On a beau éviter de se poser la question, la voix intérieure reste plus forte. Comment le secteur privé africain, et des générations entières d’industriels, ont-ils fait pour concéder à la Chine un monopole éternel sur des accessoires de consommation courante qui font désormais partie de notre vie ? Comment ont-ils fait pour ne pas se rendre à l’évidence qu’il y a là une niche voire un gisement de valeur ajoutée, à se lancer dans la production de ces petites baguettes issues d’arbres de nos forêts et de bambous qui jalonnent nos routes ? On a simplement envie de comprendre.

Tenez par exemple. Un tour rapide sur le site de vente en ligne chinois www.alibaba.com permet de se rendre compte de ce que les petites machines utilisées pour la production de nos fameux cure-dents ne coûtent pas l’appeau d’Hécouye. Au contraire, avec des prix d’acquisitions qui varient entre 150 et 50 000 dollars US, on en trouve à la pelle et à la hauteur de toutes les bourses. Et lorsqu’on sait que de nombreux industriels camerounais ont depuis très longtemps découvert la « route de la soie » et se rendent aujourd’hui en Chine aussi simplement qu’ils se rendent dans leur village, on est poussé à se demander ce qui peut bien expliquer un tel désintérêt pour ces machines, qui symbolisent la domination éternelle de la Chine sur un secteur dont les africains peuvent à tout moment, s’ils veulent, reprendre le contrôle. Pour une tragédie c’en est donc une, autant par l’ampleur du questionnement qu’elle suscite que par le silence assourdissant des réponses.

III. UNE TRAGEDIE SANITAIRE : LES RAISONS D’EVITER LES CURE-DENTS D’ORIGINE DOUTEUSE

Que ce soit pour piquer dans un morceau de fruit ou pour enfin déloger ce bout de nourriture coincé entre vos dents, vous feriez bien de vous demander d’où viennent les cure-dents que vous utilisez.

Tenez par exemple, en 2013, Huang Bo, une star des médias sociaux chinois, a procédé à un test sanitaire avec des baguettes qu’il a plongées dans de l’eau chaude. En février dernier, un site internet chinois de santé et bien-être s’en est inspiré et a réalisé des tests similaires avec cinq marques de cure-dents. Les résultats se sont avéré tout aussi inquiétants que les baguettes : toute l’eau a pris une teinte jaunâtre. D’un des lots de cure-dents, émanait une odeur fétide et une mince couche de résidu blanc qui s’était déposée après avoir vidé l’eau. Des résidus similaires ont été observés dans trois autres lots et certains cure-dents dans le cinquième lot étaient devenus tout noirs.

En 2009, le média chinois Sina a rapporté que de la rongalite cancérigène avait été utilisée à Longmen, dans le sud de la Chine, dans la production des cure-dents. Avec plus de 150 usines produisant environ 33 600 tonnes par an, cette commune de la province de Guangdong assure 70% de la production nationale. La rongalite est un agent détergent qui blanchit. C’est un substitut rentable du peroxyde d’hydrogène de qualité alimentaire. Ses effets immédiats comprennent la diarrhée, des maux de tête et des vomissements.

Le Global Times, le bras droit de la propagande des médias d’État chinois en langue anglaise, a répertorié un ensemble de limites réglementaires et juridiques majeures liées à la production de cure-dents en Chine. Dans un article paru en 2009, ce média concède qu’« il n’y a aucune norme de sécurité, ni aucune règlementation spécifique régissant le processus de production, de distribution ou de consommation des cure-dents ». Il poursuit en assénant qu’« avec le chevauchement et l’ambiguïté de leurs assignations, aucun organisme (en charge de la santé publique en Chine, NDLR) n’arrive à maitriser tous les règlements de sécurité des produits, ni à les appliquer dans le pays ».

Comme on peut le voir, aussi banal que cela puisse paraître, l’importation et la consommation massive de ces cure-dents produits à des milliers de kilomètres de nos pays, dans des conditions que nos pouvoirs publics ne sont pas en mesure de contrôler ou de certifier, est de nature à constituer un danger potentiel pour la santé des masses, en raison de l’absorption quasi quotidienne de doses de résidus chimiques toxiques, dont les effets sur la santé à court, moyen et long termes ne sont jusqu’ici que très mal connus, voire ignorés. Il est donc plus qu’urgent que la conscience collective soit éveillée sur les risques que représentent ces petits objets qui ont pris une place définitive dans notre quotidien. Cette prise de conscience nous interpelle tous : consommateurs, secteur privé productif, pouvoirs publics.

IV. VERS L’EPILOGUE DE LA TRAGEDIE : PRENDRE CONSCIENCE ET AGIR

Le consommateur n’ayant en général le choix qu’entre les options disponibles sur le marché, la sensibilisation sur les dangers potentiels de ces cure-dents importés n’aurait que très peu d’effets, éphémères du reste, si elle ne devait pas s’accompagner d’une prise de conscience des acteurs de notre secteur privé productif, qui doivent prendre la pleine mesure de ce qu’il y a face à cette situation une sorte de démission à laquelle il faut remédier, de même qu’un champ en friche qui n’attend que de faire des investisseurs heureux et prospères. Le secteur privé camerounais, artisanal ou industriel, doit donc prendre ses responsabilités, en s’investissant dans cette micro-industrie qui, bon an mal an, nous ponctionne chaque année un stock considérable de nos réserves de devises étrangères. Ce n’est du reste qu’au prix d’une telle ambition que les consommateurs pourront avoir accès à des alternatives qui préserveront non seulement leur santé, mais également celle de l’économie camerounaise.

En ce qui concerne les pouvoirs publics, il nous semble que du point de vue des mesures d’accompagnement et d’incitation, les instruments les plus attractifs sont déjà en vigueur sur le plan de la fiscalité et du climat des affaires. C’est donc davantage sur la sensibilisation et le renforcement du dispositif d’élaboration et de contrôle des normes qu’un accent vigoureux doit être mis. Il s’agit là d’un chantier prioritaire, qui doit permettre dès à présent de s’intéresser de plus près, sous l’angle de la norme du moins, à la qualité des cargaisons de cure-dents qui chaque jour inondent le marché camerounais. C’est à ce seul prix, combiné aux mesures préconisées plus haut, que nous pourrons un jour mettre en scène l’acte final de cette triste « TRAGEDIE DU CURE-DENT »./-

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Par Cyrille OUNDI NDOZENG

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