Jean Marie Biada

« Nous sommes à deux doigts de la dévaluation du FCFA »

Economiste, 3e cycle en gestion des systèmes d’information et aide à la décision, cet expert jette une lumière crue sur le débat relatif à la rareté des devises.

Lorsqu’on parle de la rareté des devises, cela renvoie à quoi de manière très simple ?

Parler des devises, en fait c’est parler d’une monnaie étrangère par rapport à un territoire économique donné. Je prends par exemple l’espace économique Cameroun ou CEMAC, ce qui est différent du FCFA Afrique centrale qui est abrégé selon la norme Iso 4217 XAF, qui est considéré comme devise. C’est-à-dire le FCFA Afrique de l’Ouest par rapport au FCFA Afrique centrale est une devise. C’est ce que vous devez retenir. S’il y a donc une monnaie qui a cours légal sur un territoire économique donné et cette monnaie est connue, considérez toutes les autres monnaies par rapport à celle-là comme les devises. Revenons donc en Afrique centrale, la monnaie qui a cours légal, c’est le XAF. Et toutes les autres monnaies, le dollar, le Yuan, le Yen, le Dinar algérien, le dollar zimbwéen, le Rand sud-africain sont considérées comme les devises. Donc, parlez de la rareté des devises  veut dire qu’il n’est plus assez aisé d’avoir  accès aux comptes de réserves extérieures (…)

Pour achetez donc chez un Chinois, chez un Japonais, chez un Américain, notre monnaie n’a pas cours légal là-bas. Qu’est-ce qu’on fait donc ? Il faut utiliser leur monnaie. Je domicilie mon opération  auprès de ma banque partenaire et celle-ci passe la commande au niveau de la BEAC, qui a accès auprès du compte des réserves extérieures. Parce que généralement toutes les exportations sont calculées en dollar pour le cas du Cameroun. L’Euro est venu après. Mais dans le monde entier la monnaie des transactions à plus de 80 %, c’est le dollar américain. Quand nous vendons à l’étranger, on nous paie en dollar mais on ne remmène pas ce dollar ici, on le dépose auprès du compte des opérations qui se trouve auprès du Trésor français. Donc quand nous avons besoin de payer notre fournisseur au Japon, nous saisissons notre banque partenaire qui répercute nos ordres auprès de la banque centrale, celle-ci maintenant prélève le Yen dans ses comptes pour payer le fournisseur Japonais, prélève le dollar dans ses comptes pour payer le fournisseur américain, prélève les Euros dans son compte des réserves extérieurs pour payer le fournisseur européen.  In fine, dire donc que les devises sont rares, revient à dire que notre compte de réserves n’a pas assez de dollar, n’a pas assez de Yuan, pas assez de Yen, pas assez d’Euro pour pouvoir permettre que les transactions commerciales notamment se déroulent sans problème.

La rareté des devises signifie-t-elle l’évolution en douce vers la dévaluation du FCFA ?

Oui. Parce que le compte des réserves extérieures, il y a un seuil qui doit être de l’ordre de 30 ou 40 %, à peu-près un à six mois d’importations. Nous devons avoir ça en permanence. Si nous n’avons pas cinq à six mois d’importation, on peut procéder à ce qu’on appelle techniquement un ajustement monétaire. Malheureusement c’est politique, on dévalue donc. Mais nous avons la chance que les chefs d’Etat, à force de crier sur les plateaux de télévision, des chaines de radio, l’ont fustigé. J’attendais justement cette question. L’année dernière au Tchad, beaucoup de gens on dit ‘’nous avons risqué la dévaluation’’, or vous savez très bien que les gens qui fréquentent ces sommets ne vivent au ciel, ils sont sur terre avec nous. Ils peuvent par inadvertance passer une information  par un opérateur économique que le sommet qui va avoir lieu au Tchad demain, nous allons dévaluer. Ils ne lui disent pas cela la veille. On prépare le sommet pendant deux, trois mois, ils lui filent donc l’information avant. Ils préviennent la majorité des opérateurs. Ce qui s’est donc passé c’est ces opérateurs  avaient demandé qu’il y ait un compte ouvert hors de la BEAC et le peu d’argent que ces opérateurs avaient également en terme de devises avait été mis à l’abri hors de la zone BEAC. Malheureusement,  pour ces opérateurs, parce que ces opérateurs voulaient profiter du système mécanique de la dévaluation, c’est-à-dire, si on procédait à une dévaluation plein pot de 100 %, l’argent qu’il a déposé à l’étranger, quand ça revient ici, ça passe quasi nul, donc il se retrouve à la tête d’une fortune qu’il n’a pas travaillée. Malheureusement donc cette dévaluation n’ayant pas eu lieu, le compte de réserves d’échange de la BEAC s’est retrouvé totalement exsangue. Ces opérateurs ont donc trainé dans l’espoir qu’après le sommet de Ndjaména un autre sommet devait avoir lieu pour confirmer cette dévaluation, le dernier ne l’a pas confirmé, et nous commençons donc à la ressentir aujourd’hui. C’est très difficile pour les opérateurs  qui ont besoin de la matière première.

Alors sommes donc à deux doigts de la dévaluation du FCFA ?

Si ça continue comme ça, oui. Si  cette rareté des devises persiste, la conséquence sera que nous ne pourrons pas augmenter notre compte de réserves extérieures. Sans devises, vous ne pouvez pas acheter de la matière première pour vous qui êtes une entreprise industrielle. A un moment je serai même incapable d’acheter même les pièces de rechange car les machines que nous avons ici, nous les importons seulement, même les entreprises qui assurent le service après vente.  Donc, le circuit économique va se retrouver étouffée.

De surcroit nous sommes restés sur les cultures de rente : le cacao, le café, le coton. Or, toutes ces plantations ont vieilli ainsi que leurs cultivateurs. Pour relever cela c’est l’industrie. Il faut beaucoup d’argent. Tant que nous ne le faisons pas maintenant, nous ne pouvons pas vendre à l’étranger. Vous trouvez normal que dans les années 60 le Cameroun exportait plus de cacao qu’il ne le fait 60 ans plus tard ? Ça veut dire qu’il faut abandonner. Le Cameroun s’est retrouvé à un moment donné après de 100 000 tonnes de café à l’export. Il y a trois ans le Cameroun a exporté à peine 40 000 tonnes. Il y a des années où on a frôlé les 20 000 tonnes de café. Ça veut dire qu’on a abandonné ce secteur or, ce sont des secteurs qui sont pourvoyeurs des devises pour notre compte de réserves extérieures (…)

Que faire ?

Il n’y a pas que la dévaluation. Il y a cette convention de 1972 qui disait que lorsque le système est donc en danger comme ça, c’est la France qui bénéficie de cela qui doit renflouer le système. Donc la solution n’est pas toujours la dévaluation du FCFA, la solution est également que la France tire également de l’argent et renflouer le système.

 Cela veut-il dire que la BEAC n’a pas une marge de manœuvre ?

La BEAC ne fabrique pas de l’argent. Nous avons des signes monétaires qui sont sur le marché depuis 2002, nous sommes entrain de mourir, nous n’avons pas la petite monnaie, j’ai fait un article dessus, indiquant les huit raisons  qui justifie l’absence de la petite monnaie sur le marché. La solution, je l’ai indiqué également, que la BEAC réinjecte sur le marché de nouveaux signes monétaires. La technique en la matière dit que c’est tous les dix ans qu’on renouvelle les signes monétaires or ceux-ci sont là depuis dix sept ans. Il faut penser à réinjecter. On a crié bien longtemps avant, la BEAC n’a rien fait. Et ne perdez pas de vue les décisions sont prises à la BEAC selon le principe qu’on appelle l’unanimité. Ça veut dire que s’il y a un seul des huit administrateurs  qui n’est pas d’accord, la décision ne peut pas rentrer en application. Nous ne pouvons que compter sur le bon vouloir de la France pour entreprendre n’importe quelle manœuvre au niveau de la BEAC en faveur des agents économiques  de la Région FCFA Afrique centrale.

Y a-t-il un lien entre les importations massives comme du riz, de l’huile, du soja, et autres et la rareté des devises sur le marché camerounais ?

Bien entendu. C’est ça que j’étais entrain de vous expliquer. Oui, mathématiquement il y a un lien.

Ça veut dire que si on donne du tonus à l’industrie locale on peut se porter mieux, c’est cela ?

Effectivement. Il n’y a pas que l’industrie. Même au niveau des spéculations agricoles, si nous rentrons à fond là dedans. Vous ne pouvez pas parler de culture à l’échelle industrielle sans parler d’engrais, de fongicides, de pesticides, d’herbicides. C’est une vue de l’esprit. La SOCAMID a été créée les années 70, il faut remettre sur pied l’industrie locale de production d’engrais, de fongicides, d’herbicides. Quand nous avons ça en place,  nous attaquons donc les cultures industrielles et les cultures vivrières. Pendant qu’une partie est cultivée et mangée localement, comme du riz, du macabo, comme le manioc, la patate, comme d’autres types de plates tubéreuses, on s’intéresse aux engrais minéraux pour pouvoir développer les spéculations à l’échelle industrielle. Cela va nous permettre de les exporter, et la rareté des devises ne serait qu’une vue de l’esprit mais je conclue en disant que le Cameroun a choisi d’être un Etat émergent (…) on a jamais vu un Etat atteindre l’état de l’émergence sans sa propre monnaie et donc, de façon constante le Cameroun est entrain d’annoncer qu’il va créer sa propre monnaie ou alors faire partie d’une zone qui est différente de celle-ci. 2035 c’est dans quinze ans, je crois et je rêve que d’ici ces quinze ans, le Cameroun se donne sa propre monnaie qui lui permettra de faire face à toutes les exigences de développement.

Entretien avec A. F

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One Comment

  • Très bonne analyse,j’apprécie vraiment ton interview.C’est vrai que la BEAC ne fabrique par l’argent? Avec la rareté des pièces de monnaie sur tout le territoire nous devons remédier à cela.J ‘ai survi aussi la sortie de M. Essomba Dieudonné par rapport à l’annonce fait par le GICAM concernant les dévices.

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