Gestion publique : inertie, Paul Biya le grand patron

Le  31 décembre 2021, Paul Biya a fait des annonces, notamment la création des universités publiques à Ebolowa, Garoua et Bertoua. En  seulement 72 heures, le discours présidentiel au sujet des nouvelles universités a pris corps. Et 24h après, tout l’arsenal textuel desdites universités est sorti. En 40 ans de pouvoir, rarement Paul Biya n’aura été aussi rapide. Le chef de l’Etat peut-il viscéralement changer de méthode managériale au soir de sa vie et de son règne au point de pouvoir donner un nouveau sens à la vie politique globale du Cameroun ? Florilège de quelques pans de la vie socio-économique  qui prouvent que 2022 pourrait bien être identique aux années précédentes en matière d’inertie.

Lutte contre la corruption, du sérieux au  bluff

Dans son adresse à la nation le 31 décembre 2021, Paul Biya a subtilement glissé la reprise de la lutte contre la corruption. « Nous devons renforcer la gouvernance dans la gestion de nos finances publiques, en luttant contre la corruption  et le détournement des deniers publics. Par  conséquent,  tous  ceux  qui  se  rendent  coupables  de  malversations  financières  ou  d’enrichissement  illicite,  en assumeront les conséquences devant les juridictions compétentes. »

Cette déclaration prouve au moins une chose. Le souci du chef de l’Etat de promouvoir la bonne gouvernance. Problème, lancée en 2006, l’Opération Epervier s’est d’abord singularisée comme une réelle bataille contre les prévaricateurs de la fortune publique, avant de changer littéralement de paradigme, pour se mettre à traquer des gestionnaires publics soupçonnés d’aspirer au fauteuil présidentiel. A l’instar de Marafa Hamidou Yaya, ancien ministre d’Etat, Secrétaire général de la présidence de la République. « C’est vous qui dites que je suis candidat ! (pour succéder à Paul Biya, Ndlr) répond-il à Jeune Afrique dans son édition N°2803 du 28 septembre 2014. « Pour l’instant, je suis seulement porteur d’un projet de développement, de paix et d’équité qui s’appelle la Société de confiance ».  

En annonçant le retour de l’Opération Epervier, l’opinion publique attend de voir derrière les barreaux de nombreux membres du gouvernement, allant du secrétariat général de la présidence de la République en passant par certains ministères clés, impliqués dans la gestion des fonds destinés à la lutte contre le covid-19 et aux chantiers d’infrastructures destinées à la 33e édition de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) débutée le 9 janvier 2022.

 Cette opération aurait, de l’avis de nombreux observateurs avertis, des difficultés à prendre rigoureusement  corps cette fois, au regard de la proximité de certains membres du gouvernement accusés de malversations financières et qui sont proches de la première dame du Cameroun.

Démocratie en dents de scie  

Des interviews de Paul Biya à la presse sont aussi rares que les apparitions de  Jésus Christ. Mais une des exceptionnelles sorties du chef de l’Etat qui a marqué l’histoire politique du Cameroun, c’est celle accordée à Yves Mourousi de Radio Monte Carlo le 21 juillet 1990. « Je voudrais que l’histoire retienne de moi l’image de l’homme qui a apporté à son pays la démocratie et la prospérité ».

De cette année-là à 2022 qui débute, des actions fortes ont été menées pour la marche de la démocratie au Cameroun. Reste tout de même certains aspects chocs. L’alternance au pouvoir suprême-sujet tabou au sein du RDPC parti au pouvoir depuis le 6 novembre 1982- ainsi que la liberté politique. Si celle-ci existe au niveau de la création des partis, il n’est pas aisé en tant qu’opposant de mener une vie tranquille, d’exprimer ses opinions de diverses manières.

L’opposant Kamto

Ainsi, l’un des faits qui ont beaucoup marqué 2021 reste l’embastillement à son propre domicile de de Maurice Kamto, numéro un de l’opposition camerounaise. A côté de cela, la longe liste des prisonniers dits politiques, mis derrière les barreaux sans que la justice donne des raisons suffisantes pour justifier leur incarcération. C’est le cas de Marafa Hamidou Yaya, Jean Marie Atangana Mebara, Urbain Olanguéna Awono, entre autres. Hors des fourches caudines de la prison, Jean Michel Nintcheu, Tomaïno Ndam Njoya, Cabral Libii entre autres  se battent comme de beaux diables pour  un code électoral consensuel. Ce que redoute encore Paul Biya.

Paul Biya, éternel fuyard des patrons d’entreprises

Le 31 décembre 2021, le chef de l’Etat n’est pas passé par quatre chemins pour éviter le secteur privé, qui représente 70 % du PIB local. Si ailleurs dans le monde les chefs d’Etat font bloc avec leurs créateurs de richesse tout comme le pouvoir politique suprême fait le marketing de ses champions nationaux (Turquie, Chine, Inde, Etats Unis …), au Cameroun, Paul Biya attend juste les contributions fiscales des entrepreneurs, et ne veut rien savoir de leurs conditions de travail. En 40 ans de présence au palais présidentiel, aucune rencontre entre Paul Biya et les capitaines d’industrie locale.

Pour le chef de l’Etat, le gouvernement doit tout faire, à son nom. « C’est  donc  conscient  des sacrifices  considérables  que  les opérateurs économiques nationaux ont consenti pour atténuer les effets de la pandémie, que j’ai instruit le Gouvernement de réduire de 80%, le montant du fret maritime à intégrer dans le calcul des droits de douane. Le Gouvernement  devra  également poursuivre  les  échanges avec  le  secteur  privé,  à  l’effet  d’identifier  les  mesures supplémentaires susceptibles d’être mises en œuvre. »

Au sein du premier patronat camerounais, ce casting rien qu’avec le gouvernement  est mal perçu. « Ce dialogue incarné par le Premier ministre, à travers le Cameroon Business Forum [le CBF réunit annuellement le gouvernement et le secteur privé], ne marche pas. D’où notre recul dans le classement Doing Business ces trois dernières années. La raison principale est qu’il n’est pas impulsé et incarné par le chef de l’État. Nous souffrons de ne pas le rencontrer. Nous devons discuter avec notre chef, lui faire part de ce que nous pensons de la marche de l’économie », revendique Célestin Tawamba dans les colonnes de J.A. du 2 janvier 2020.

Made in Cameroon, entre bonnes intentions et sommeil profond  

Le made in Cameroon (MIC) est promu par le chef de l’Etat qui, mieux que qui conque, égrène ses bienfaits. « Au  demeurant,  nous  devons  nous  atteler  à  réduire  nos importations  et  à  accroître  le  volume  de  nos  exportations  en augmentant la production locale, si nous voulons relever le défi de la croissance », a salué, le 31 décembre 2021, Paul Biya. « En  tout  état  de  cause, il  nous appartient  de  créer  les conditions  d’une  croissance  plus  forte,  durable,  inclusive  et génératrice d’emplois, notamment pour notre jeunesse. Celle-ci est et  demeure  la  principale  bénéficiaire  des  réformes  que  nous mettons en œuvre dans différents domaines. »

Depuis l’arrivée du renouveau au pouvoir suprême, le Cameroun a plus brillé par des privatisations des entreprises publiques que par la création de nouvelles structures de production. Ainsi, riz, poisson, sel, cure-dent, jouets, papier,  meubles etc. proviennent de l’extérieur.  Résultat des courses, le déficit de la balance commerciale du Cameroun s’élève à 744 milliards de FCFA au 1er semestre 2021, en hausse de 7,5%. « Cette accentuation du déficit commercial résulte de la hausse des dépenses d’importations de 15,4% par rapport au premier semestre 2020 ; la hausse des recettes d’exportations de 21,5% enregistrée sur la même période n’ayant pas été suffisante pour couvrir les dépenses d’importations », a indiqué l’Institut national de la statistique. La donne est loin d’être modifiée en 2022.

Aloys ONANA

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